Après avoir quitté une relation longue à des milliers de kilomètres de chez moi, j’ai rejoint le seul ami que j'avais sur le continent pour ne pas être seule — un motovoyageur avec qui mon ex et moi avions partagé la route en Patagonie chilienne et argentine (en campervan). Quelques semaines plus tard, j'achetais ma moto et je partais voyager seule à travers l'Amérique latine.
Comme mon ami était encore dans les environs, on a décidé de se rejoindre et de faire un bout de route ensemble (je raconte ici les premiers jours où je traverse l'Uruguay et le Brésil pour arriver au Paraguay). L'idée, c'était de rallier Ciudad del Este (Paraguay), jusqu'à Florianópolis (Brésil).
Mais tout a basculé quand j'ai eu un accident en sortant de la petite ville de Concordia.
Le bruit du crash raisonne dans ma tête. Les images de ces quelques secondes où tout a changé défilent devant mes yeux comme un film coincé en boucle.
Ce putain de rocher pile dans ma trajectoire. La sensation de flotter en l'air. Ces quelques secondes où je ne sais pas s’il y aura un après. L’horrible crissement métallique d'une moto chargée à ras bord projetée au sol. Atterrir et ne rien sentir.
Aujourd’hui cela fait 65 jours que j’ai cassé ma moto et fini aux urgences. J’ai encore mal, mais je vais mieux, et le chirurgien dit que je peux conduire. Je porte tout mon équipement, et là, je n’ai pas d’autre choix que de prendre le taureau par les cornes.
Hors de question d'abandonner. D'ailleurs, ce n'est même plus possible. Toutes les décisions ont déjà été prises. Les frais engagés. La moto est prête, et elle et moi n’avons plus que deux semaines pour sortir du Brésil.
Je ne vais pas vous mentir, je suis terrifiée. Mais il est hors de question que la peur gagne cette bataille. Ça fait deux longs mois que je me remets, deux mois passés à attendre que l’heure passe et à me languir de la route, à regarder en boucle les 10 pauvres photos prises dans ma carrière de motovoyageuse. Depuis que mes amis du garage Yamaha ont commencé à la réparer, je ne marche plus, je danse. Et aujourd'hui, elle est enfin prête, devant moi, entière. Alors même si je ne suis absolument pas prête à affronter ma machine adorée et ses 200 kilos de métal, je vais me secouer et le faire quand même.
La veille, j'ai déjà essayé de dominer cette panique qui paralyse mes bras et mes jambes. Qui me liquéfie de l'intérieur. Autant vous dire, que ce n'est pas pratique quand on a une moto de voyage entre les jambes. J'ai mentionné son poids, pas vrai ?
Ce qui était devenu si familier il y a deux mois n'est qu'un vague souvenir au moment où j'enfourche ma XT. Les gestes sont encore là mais je suis maladroite. Je me sens toute petite, tellement fragile. Je mets le contact, et comme elle rechigne je donne un peu (trop) de gaz : ça marche, le moteur rugit. Quelle merveille. J'enclenche la première et lâche doucement l'embrayage. Elle avance immédiatement. Ça va déjà trop vite. Je suis tellement nerveuse que je cale quand j'arrive en haut de la rampe. Je sens la panique qui envahit chaque centimètre de mon être, mais je respire un grand coup et je m'engage sur la route quand même.
Le regard de Jo quand il me voit au sol. Adossée contre ma moto cassée, dans le creux de la selle. Sa voix quand il me demande si ça va. Tendue mais totalement calme. Sous contrôle. Solide. Comme toujours. La culpabilité qui me tord les boyaux. Toute mon énergie, canalisée vers une seule chose : rester consciente. La douleur arrive, et je commence à halluciner pour la première fois de ma vie. L'herbe de l'autre côté de la route se déforme et ondule comme un Van Gogh en vert et jaune. Tout devient flou mais je tiens bon. Jo s’est levé et parle à quelqu’un, j’ai besoin qu’il revienne, je l'appelle avec l'impression de lui jeter une corde et j'espère qu’il va l'attraper car je dégringole.
Je n'ai parcouru qu'une centaine de mètres quand je m'arrête doucement sur le bas-côté. Il faut que je me ressaisisse. Alors je me parle. Tu vas y arriver. Tu as juste besoin de te détendre. Ça va revenir si tu y vas doucement. Tu sais le faire. Je respire et souffle un grand coup pour chasser l'odieux fourmillement qui paralyse mes membres, je règle mes rétroviseurs, et je me remet sur la route. Je suis dans le trafic, alors je laisse le ralentit faire. Le moteur impulse la moto doucement pendant que je me concentre sur l'équilibre. Ça marche : la panique commence à se dissiper, et petit à petit, mètre après mètre, je sens que je peux le faire. Quelques rues, quelques minutes et un coup de chance plus tard (je n'ai pas eu besoin de m'arrêter à cet horrible feu rouge en haut d’une côte), je suis soulagée : j'ai réussi à sortir de la ville.
J’ai une mission, et je m'engage sur la route que nous avions prise ce jour-là.
Mon humeur change immédiatement. Je sens le poids de ce moment. De ce que je suis en train de faire. De l'endroit où je vais. Rapidement, les courbes arrivent. Cela fait deux mois que je fais rire tout le monde à Concordia - la ville qui m’a adopté pendant ma convalescence - en me présentant avec mon portuguais rudimentaire comme “le pilote". J’ai expliqué l’accident mille fois avec la même conclusion : il faut freiner avant la courbe. Alors aujourd'hui, je ralentis. Ridiculement. Il n'y a personne derrière moi, je peux me permettre de prendre mon temps. De ne pas me brusquer. Je suis pleinement consciente d'être en train de mobiliser tout mon courage, et apparemment, j'ai enfin appris à être douce avec moi-même.
Une courbe. Puis deux. Puis trois. Tout va bien. Mon corps se souvient. La moto suit mon regard et épouse chaque mouvement. C'est encore un peu mécanique, mais ça revient. La tension commence à disparaître. Et à nouveau, je sens cette joie tranquille, profonde, bouleversante de douceur.
Autour de moi, les paysages sont exactement comme dans mes souvenirs. La route serpente au fond d'une vallée, encaissée entre des collines à la végétation dense et luxuriante. Des nuages bas couvrent les cimes. Il fait gris, et c’est justement pour ça que c’est magnifique. Le printemps est arrivé pendant ma convalescence. L'air est frais et chargé d'un parfum délicieux d'arbres en fleurs. Ma visière est grande ouverte — je ne veux pas en perdre une miette. La joie efface tout ce qui n’appartient pas à ce moment, je ne fais plus qu'un avec la moto, et mon cœur explose.
Qu'est ce que je suis heureuse.
Plus j'avance, plus je m'attends à voir ce maudit croisement. Ça ne peut pas être beaucoup plus loin. J'ai laissé la peur derrière, mais j'ai encore un compte à régler aujourd'hui. Je me prépare. Quand je reconnais enfin la route, je sais que la prochaine courbe est celle qui a failli être la dernière. Je ralentis encore et je prend le virage à 40 à l'heure.
Et tout d'un coup j'y suis.
J'ai pensé à cet endroit tous les jours depuis l'accident. Analysé chaque seconde. Je vois le poteau que j'ai évité. La route qui monte derrière. Le terre-plein vers lequel j'ai foncé quand j’ai perdu le contrôle.
Je me range au bord de la route, et mes pensées s'arrêtent. Le silence m'envahit, envahit l'endroit. Je n'entend plus que le crissement du gravier sous mes pneus et le bruit du moteur. Je tourne la clé pour le faire taire et je m'abandonne au poids de ce moment.
Je sens la fraîcheur de ma manche humide, dont la couleur noire cache pudiquement le fait qu'elle est couverte de sang. Mon sang. Jo est agenouillé à côté de moi. Je me concentre sur son visage pendant qu’il remonte ma manche prudemment. Il grimace. C'est moche, il dit. Et si lui le dit, c'est que je ne dois SURTOUT pas regarder. Je dois rester courageuse.
Je descends de la selle, et je traverse la route vers le terre plein. L'herbe a poussé, et on ne voit plus les traces. Tant mieux. Par contre, à quelques mètres, je vois des morceaux de plexiglass joncher le sol. Mon pare-brise. Dans l'herbe, il en reste encore un gros morceau. Je le prend dans ma main et à nouveau mon esprit s’envole en arrière.
Le camion de pompier freine doucement devant moi. Plusieurs voitures sont arrêtées pour aider. La moto est couchée au sol comme un animal blessé. J’ai peur de la laisser là, je ne veux pas la perdre, j’ai le cœur brisé. Je sens les mains qui tiennent ma nuque quand on m'enlève mon casque, la collerette placée autour de mon cou. J'entends le bruit du brancart. La porte de l’ambulance. Je sens la douleur qui me fait pleurer à chaque mouvement. L’ambulancier qui le remarque et me tient en place pour que j’ai moins mal. Je me revois, couchée là, totalement impuissante. Je me dis que mon voyage est fini. Que j'ai tout gâché, tout perdu. Que Jo va repartir sans moi, et je serai bloquée au milieu de nulle part au Brésil, sans ma moto, complètement seule. Et je ne sais pas encore que l'hôpital va profiter de la situation et je vais me retrouver sans un sou.
J'ai imaginé des centaines de fois ce que je sentirai à mon retour au lieu de l’accident. Grave. Solennelle. Émue. Fière. Victorieuse. Et c’est exactement ça. Mais plus que tout, je me sens vivante.
Je revois cette Emilie au sol, le cœur brisé, perdue. Tellement fatiguée de lutter. Je sais qu’elle n’est pas arrivée là par hasard, que cette chute n’est pas juste un accident de moto, c’est la culmination d’un processus beaucoup plus long. Ça faisait des années que je m’abîmais, que je poussais. Et ce jour-là, mon corps a lâché. Au mauvais moment. Au guidon d'une moto.
Aujourd’hui, Jonathan veut qu’on aille loin. Il veut arriver à Urubici, et ça sera ma plus grosse journée depuis que j’ai la moto. Je ne suis pas sereine. Je n’ai pas dormi, j’ai mes règles, et je ne me sens pas bien du tout. Mais j’enchaîne les courbes à bon rythme. Ce qui s’est passé la veille me ronge et tourne en boucle dans ma tête. En fin de journée, ma moto a refusé de démarrer, puis j’ai fait une erreur, et il a menacé de me laisser sur place. Soudainement, alors que je finalise une courbe et que je découvre la suivante, mon sang se glace. Elle est plus fermée que je pensais. J’arrive trop vite. Quelque chose en moi lâche et se bloque en même temps. Je suis incapable de réagir et je vais aller tout droit.
Aujourd’hui je comprends le danger extrême de conduire ce jour-là. La fatigue accumulée, l'insomnie, le choc qu’une amitié importante pour moi soit devenue malsaine, la tension insupportable d'une séparation que je redoutais... J’ai envie de traverser le temps pour me stopper ce matin-là, et crier : Laisse-le partir !
Je crois que ça fait bien 5 minutes que je suis perdue dans mes pensées quand le bruit d’une voiture qui passe me ramène au moment présent. Il y a autre chose que je rêve de faire depuis des semaines.
Quand j’ai su que je voulais réparer la moto, la première chose que j’ai fait a été de le dire à Felix (mon ami et l’ancien propriétaire de la moto) : Je ne sais pas où je vais trouver l’argent, mais je vais la réparer. Je vais imprimer les stickers qu’on a créés, et le premier endroit où je vais aller quand je récupère la moto c’est à ce putain de croisement pour y en coller un.
Je souris en y repensant puis je me dirige vers la moto, les stickers sont dans un sac sur le réservoir. J’en attrape un, le colle, et je repars monter en selle. Alors que je suis sur le point de démarrer, une voiture s'arrête à côté de moi pour me demander si tout va bien. La même question que le jour de l’accident. Le même endroit. Sauf qu’aujourd’hui je suis guérie, et je peux dire oui. Sous mon casque, j’ai un énorme sourire.
Je mets le contact, regarde une dernière fois le croisement, et je continue, je pars voir le point de vue auquel je me dirigeais 65 jours plus tôt.
Je n’ai plus peur.
Et demain, je reprends la route.

